« L’élection sera un référendum sur les armes de la Résistance islamique » scandait le Hezbollah. « L’élection sera un choix entre la république de la parité islamo-chrétienne et celle des trois tiers » affirmait le Courant du futur. « Il faut faire face à l’argent saoudien » avait prévenu le Courant patriotique libre. « Il faut empêcher le retour de la Syrie » répétait le Parti des Forces libanaises.
Or, à Doha, comme Fouad Abou Nader, chef du Front de la liberté, l’a dénoncé lors de son interview sur OTV le 13 juin dernier, la Syrie et l’Arabie Saoudite s’étaient déjà entendus sur tout : l’élection du général Michel Sleiman à la présidence de la République, la répartition des sièges parlementaires, le maintien de Nabih Berri à la présidence du Parlement et l’accession de Saad Hariri à la présidence du Conseil. Tout cela avec la bienveillance américaine. Un retour à la troïka libanaise qui prévalait sous l’occupation syrienne est en passe d’être effectué grâce au compromis entre les Etats-Unis, la Syrie et l’Arabie Saoudite.
De plus, la déclaration gouvernementale du cabinet d’union-nationale formée après Doha affirmait le droit du Liban, peuple, armée et Résistance, de parachever la libération du territoire national. Et la déclaration gouvernementale du prochain cabinet réaffirmera ce « droit ». Comme l’a annoncé le prochain président du Conseil, Saad Hariri. Le sort des armes du Hezbollah est donc garanti : soit la Résistance islamique intègrera la légalité militaire soit le statu quo demeurera. En cas de remise en question, ce sera la confrontation à nouveau.
Souvent, il est dit : « Les chrétiens devraient se satisfaire que les musulmans leur accordent la moitié des pouvoirs législatif et exécutif. » C’est un double mensonge. Premièrement, ni la loi électorale prévue par Taef (large circonscription –d’ailleurs contraire à toute décentralisation qui dans le texte de Taef n’est en réalité qu’une simple déconcentration– comme la loi de 2000 qui n’accordait aux chrétiens la faculté d’élire que 18% des députés) ni celle prévue par Doha (qui devait accorder aux chrétiens la faculté d’élire que 37% des députés) n’accordent effectivement aux chrétiens la faculté d’élire eux-mêmes la moitié du Parlement dont découle tout gouvernement. De plus, et outre l’argent, le transfert d’électeurs sunnites vers Zahlé et Achrafieh ont renversé le choix de la majorité chrétienne. La loi électorale issue de l’accord de Doha n’a donc permis aux chrétiens d’élire que 27% des députés soit moins que le tiers du Parlement ! La parité islamo-chrétienne est donc une illusion. Deuxièmement, c’est au contraire les musulmans qui devraient se satisfaire que les chrétiens leur accordent la moitié des pouvoir législatif et exécutif car sans les chrétiens, il n’y a pas de Liban. Non pas que les chrétiens seraient supérieurs mais parce que sans les chrétiens, le Liban n’aurait pas de message à offrir, en l’occurrence celui de la convivialité et de dialogue possible entre les cultures et les religions. Le Liban a deux valeurs qui doivent être égales indépendamment de leurs nombres. La loi uninominale (assortie du vote et de la représentation parlementaire paritaire des émigrés), c’est-à-dire l’élection d’un seul député par circonscription électorale, peut seule assurer la parité islamo-chrétienne véritable. Ou alors, il faut revenir à la loi électorale de 1862 qui consistait à ce que chaque communauté élise seule ses propres représentants. Mais, avec cette loi, il serait alors impossible d’enclencher une quelconque laïcisation. Or, un processus de laïcisation doit être enclenché et les articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et de la Déclaration des Nations Unies sur l'Elimination de la Discrimination à l'égard des femmes doivent être intégrés à la Constitution sous forme de charte afin que le Libanais puisse exister en tant que citoyen et non pas seulement à travers sa communauté.
Le Courant du Futur et le Hezbollah ont utilisé les chrétiens quand l’Arabie Saoudite et la Syrie étaient en conflit.
Saad Hariri a aveuglé les chrétiens avec son « Liban avant tout » et ses propos souverainistes contre des relations inégales avec la Syrie. Avant de dire le « Liban avant tout », quelqu’un lui a-t-il demandé : Quel Liban est avant tout ? Celui de Taef qui a transféré les prérogatives du président de la République au Conseil des ministres et à son président et qui a instauré une parité islamo-chrétienne illusoire ? Pour ce qui est des relations avec la Syrie, le chef du Courant du futur dit que celles-ci devraient reposer sur l’accord de Taef. Or, faut-il rappeler que le traité de fraternité avec la Syrie qui est une anschluss (et est toujours en place : en quatre ans, aucun député n’a présenté une demande au sein du Parlement visant à l’abroger) a été engendré par l’accord de Taef ? Joseph Maila l’explique en ces termes : « La dialectique de Taef est pernicieuse parce qu’elle lie l’entente interlibanaise à une entente libano-syrienne d’où une négation de la souveraineté. Ce n’est plus un pacte à deux (chrétiens et musulmans), mais à trois, et certainement pas un pacte d’indépendance nationale. Les deux parties libanaises abandonnent leur souveraineté pour la confier à une troisième. Cette troisième partie, non-libanaise, en l’occurrence la Syrie, n’a pas signé l’accord de Taef, n’y est donc pas liée et a le droit de tout exiger en retour. »
Le Hezbollah a aveuglé les chrétiens avec le document d’entente qui est bon contrairement à ce que disent ceux qui ne l’ont pas lu et surtout, meilleur que l’accord de Taef. En effet, qu’est-ce qui a été appliqué du document d’entente ? La Syrie n’a pas libéré de prisonniers. Il reste des milliers de Libanais en Israël. La loi électorale décidée à Doha qui est en fait celle de 1960 avec quelques modifications et qui a été proposée par l’opposition, n’est pas l’ombre de celle décrite dans le document d’entente, une loi électorale moderne. Bien sûr, il aurait fallu l’accord de tous pour faire passer la loi électorale moderne décrite dans le document d’entente mais pourquoi ne pas l’avoir proposé ? Toutefois, la proportionnelle qui est présentée comme l’« une des formes efficaces » par le document d’entente, est naturellement le système électoral le plus « juste » puisqu’il reflète le plus fidèlement possible l’état de l’opinion. En principe, ce système permet un vote pour un programme plutôt que pour un individu. Mais le cas libanais pose problème. Il n’y a pas de grands partis multiconfessionnels. Au Liban, ce ne serait pas une vraie proportionnelle puisque les proportions seraient faussées par l’impératif de la répartition confessionnelle. D’autre part, la proportionnelle ne produit pas toujours des gouvernements stables. Que serait-ce donc au Liban, démocratie consensuelle à coalition gouvernementale multiconfessionnelle ? De plus, la proportionnelle permettrait, comme c’est le cas aujourd’hui, une manipulation de l’électorat en raison de la formation de listes et d’alliances électorales qui ne sont souvent en fait que des mésalliances et du troc de voix.
Alors que la détente sinon la réconciliation et l’entente entre la Syrie et l’Arabie Saoudite se répercute sur la scène libanaise, les chrétiens voient un nouveau statu quo s’instaurer reléguant aux oubliettes leurs revendications et leurs aspirations tant chrétiennes que libanaises et souverainistes. Leurs luttes fratricides d’autrefois sont toujours dans leurs esprits. Le poids des morts pèse toujours. Preuve en est, leurs divisions. Il faut tirer des leçons : Les conflits interchrétiens ont conduit à la défaite militaire et aux diktats. Il faut désormais se réconcilier et surtout se rassembler. Oui, les chrétiens ne sont pas oppressés et réprimés physiquement. Toutefois, ils sont bien les victimes de ce nouveau statu quo qui ressemble à un coup d’état blanc les reléguant au rang de dhimmis. Bachir Gemayel décrivait la situation des chrétiens vivant dans l’état de dhimmitude dans les termes suivants : « Ils mangent, ils boivent, ils travaillent, ils procréent. Leur condition se résume à cela. Politiquement, ils n’ont aucun droit. Leur sécurité est, je dirais bestiale. Ils sont à la merci du moindre incident. » Au Liban, les chrétiens ont officiellement des droits politiques. Mais, dans les faits, à cause du transfert d’électeurs sunnites, leur opinion politique ne compte plus : ni à Achrafieh alors que le reste des anciennes régions libres (Jbeil, Kesrwan, Metn et Baabda, auxquelles il faut désormais ajouter Zghorta et Jezzine) a voté « orange », ni à Zahlé, capitale de la catholicité orientale. Certes, le nombre d’électeurs chiites a augmenté ici et là dans les circonscriptions dites chrétiennes mais il est dérisoire par rapport à celui des électeurs sunnites. Dans son discours adressé aux musulmans, Barak Obama a déclaré : « Il faut soutenir la richesse de la diversité religieuse, que ce soit pour les Maronites au Liban ou les Coptes en Égypte. Et pour être francs, il faut aussi mettre fin aux divergences entre les musulmans, car les divisions entre les sunnites et les chiites ont provoqué des violences tragiques, tout particulièrement en Irak. » (Ce dernier point a parfaitement été entendu sur la scène libanaise). Le président américain considère donc que la situation des Maronites au Liban (comprendre celle des chrétiens libanais) et des Coptes d’Egypte est à peu près la même. Or, la situation des Coptes en Egypte a toujours été présentée comme l’exemple même d’état de dhimmitude. Bachir Gemayel disait : « Traditionnellement, le Chrétien d’Orient a été considéré successivement comme un suppôt de l’impérialisme européen puis américain. Plus qu’une domination politique, c’est aujourd’hui une contamination de sa société par la civilisation matérialiste de l’Occident que l’Islam redoute le plus. Et tant que ces craintes ne seront pas dissipées, le rôle des chrétiens – en dehors du Liban, où ils jouissent de la plénitude de leurs droits et de leurs libertés – ne pourra qu’être très réduit. La situation du copte en Egypte illustre parfaitement ce problème. » Malheureusement, le « copte » (comprendre le chrétien en Egypte) n’est pas sorti de l’état de dhimmitude. Pire, le « maronite » (comprendre le chrétien au Liban) qui jouissait au Liban de la plénitude de ses droits et de ses libertés est en train de l’y rejoindre.
Comment en sortir? En faisant une révolution politique. Peut-être est-ce utopiste vu la façon dont certains députés chrétiens ont accepté d’être élus, mais quitte à bloquer le pays en entier pendant plusieurs mois et à provoquer une crise politique et donc économique, les députés chrétiens devraient tous ensemble s’opposer à l’élection de tout nouveau président du Parlement et à la formation de tout nouveau cabinet ministériel tant qu’une loi électorale assurant réellement aux chrétiens la faculté d’élire la moitié de la chambre n’aura pas été votée, tant que le traité de fraternité avec la Syrie n’aura pas été abrogé et tant que les prérogatives de la présidence de la République n’auront pas été renforcées. La priorité des chrétiens doit être de reprendre leurs droits politiques. Aussitôt que les chrétiens auront repris leurs droits politiques, le Liban se redressera économiquement parce que tous ses citoyens résidents et expatriés auront à nouveau confiance dans l’avenir et chercheront à s’investir et à investir.
Que les chrétiens (et pas seulement les maronites) reprennent leurs droits politiques et le Liban surprendra le monde par son message de dialogue possible entre les cultures et les religions, par son développement économique qui débloquera l’ascension sociale et par son dynamisme sur tous les plans.